La Fine Gueule pleure |

Merci, Monsieur Manoncourt
Thierry Manoncourt n’est plus : à quelques jours de fêter ses 93 ans, le propriétaire du Château Figeac nous laisse tous seuls dans le noir. On se sent vraiment très seule dans le noir quand on apprend le départ d’un homme qui incarnait un idéal de générosité et d’élégance. La Fine Gueule s’en irait-elle un peu fort dans la larmoyance ? Jugez plutôt…
La première fois que j’ai entendu parler de Château Figeac, c’était par l’idole-en-chef au Panthéon de mes références : Pierre Desproges. Son commentaire de dégustation du Figeac 1971 dans l’Aquaphile a inspiré tous les miens. Par la suite, mon parcours dans le monde du vin n’a fait que confirmer ma fascination pour Figeac. De desprogienne, elle est devenue mienne et j’ai saisi chaque occasion d’en déguster ou d’en acquérir un flacon. Mais jusqu’à mes trente ans, je n’avais jamais réussi à mettre la main sur ne serait-ce qu’un fond de verre du 1971 (car le fond du verre ne ment pas, nous en reparlerons).
A quelques semaines de mon anniversaire, j’ai écrit à Thierry Manoncourt pour lui dire mon admiration de son travail, mon amour de ses vins et “mon seul rêve réalisable mais pas encore réalisé” : goûter le fameux Figeac 1971. Je lui demandais s’il pouvait m’en vendre une bouteille qu’il aurait peut-être gardée dans son oenothèque, lui promettant de l’ouvrir avec ma famille, le soir de mes trente ans (j’ai joint à ma demande une photocopie de ma carte d’identité).
Quelques jours plus tard il m’a appelée, m’a dit qu’il n’avait rien à refuser à quelqu’un qui pouvait écrire une si jolie lettre sur ses vins (car il était un vil flatteur) et qu’une surprise m’attendrait à l’approche du 8 octobre. J’ai insisté sur le fait que je ne demandais ni cadeau ni faveur, il a répondu que je n’avais à m’occuper de rien et surtout pas de son plaisir à lui de faire des cadeaux. J’avoue que sur le moment je ne l’ai pas cru et surtout j’étais si heureuse de cette conversation et de son attention qu’elles m’avaient bien suffi.
Mais ce n’était pas fini : à quelques jours de mon anniversaire, je suis allée chercher un paquet qui m’attendait au bureau de poste de la Reine Blanche, dans le XIIIème arrondissement de Paris. Le nom de l’expéditeur était illisible sur l’avis de passage du facteur. Mais quand la postière m’a remis le paquet, j’ai lu “Thierry Manoncourt, Château Figeac”, mes mains se sont mises à trembler, les larmes me sont monté aux yeux, j’ai défait soigneusement le paquet, sourde aux recommandations de la postière, qui m’enjoignait d’aller ouvrir ça plus loin. Elle s’est arrétée quand je me suis mise à pleurer pour de bon : c’était le 1971, il était là, pour de vrai… Ni avant, ni depuis je n’ai rencontré cette générosité, je n’ai vu un homme prendre du temps et le fruit de son travail pour exaucer le rêve d’une inconnue.
Nous avons dégusté le Figeac 1971 en famille, ce fut pour moi inoubliable : patiné sans rien d’usé, le vin offrait un nez de figues blanche et rouge ensoleillé d’épices douces, entre cannelle et cumin ; en bouche, l’attaque était franche, les tannins formaient sous le palais une chapelle romane : rien de gothique ou de grandiloquent, rien d’anguleux, mais une construction debout, toute en arrondis par les ans, toute en douce lumière orangée comme sa robe, je n’ai pas encore décidé si c’était l’aube ou le couchant.
Je ne saurais cependant trop vous recommander vous reporter à la Chronique de la Haine Ordinaire intitulée l’Aquaphile et signée Pierre Desproges, tant j’espère que Pierre et Monsieur Manoncourt trinquent en ce moment-même à la beauté.






- Dans la catégorie Ici et Nulle Part Ailleurs, le Turriculae du Domaine des Tourelles, un vin blanc oxydatif enfermé dans une bouteille qui rappelle le Jura et fabriqué selon une recette de Columelle. Columelle n’est pas un champignon des prés mais un agronome latin du Ier siècle. Le Turiculae est produit à partir de cépages blancs plantés à la romaine (en échalas, en pergolas ou sur un olivier), vendangé par des esclaves volontaires en tunique, pressé dans un pressoir en bois reconstitué selon la méthode du regretté Caton l’Ancien, vinifié en diellae (grandes amphores à fond plat), bâtonné au fouet de fenouil, agrémenté de fenugrec et de poudre de rhizome d’iris. Et bien c’est délicieux et dès que reviendront les morilles ça discutera sévère avec ces demoiselles et une belle volaille… Ne pas manquer les vins d’aujourd’hui, et notamment la Syrah de la Grande Cuvée (9,80 quel que soit le millésime. 2004 est une merveille d’élégance, 2005 une tuerie d’exubérance). On avait dit un seul vin. Stop, donc.
- Dans la catégorie Drôles d’Oiseaux, les Vignerons Créateurs des caves réunies de Jonquière, Saint-Gilles, Bellegarde et Manduel m’ont fait craquer avec leurs Oiseaux Rares, étiquette créée en l’honneur de quelques couples qui ont mis huit mois dans la vue aux travaux du futur site de vinification des vignerons. Ces derniers sont sans rancune et ont pris le parti de ces espèces protégées aux noms impossibles d’Outarde Canepetière, d’Oedicmène Criard ou de Rollier d’Europe. Si vous passez par la cave, ne manquez pas non plus les Premiers Frissons d’une Clairette friponne en vendanges tardives, le Moulin Piot en bio, ou la Clairette de Bellegarde de la cave de Bellegarde, merveilleuse de rondeur, de plénitude, comme de fraîcheur, et d’un rapport qualité-prix imbattable. J’avais dit une seule référence, je m’arrête donc là.
- Dans la catégorie Grenache Mon Amour, le Domaine Mourgues du Grès m’a sciée avec son Terre de Feu, une cuvée à dominante Grenache, née en 2003, qui lui a donné sa référence pyrique. Et oui, ce vin, c’est du feu, un feu généreux, opulent, épicé comme un beau Grenache qu’il est ; je ne peux pas ne pas évoquer les trois rosés de la maison, un pour l’apéro, frais et floral (Fleur d’Eglantine à 70 % Mourvèdre), un pour la table (Galets Rosés, un rosé de saignée à dominante Grenache Syrah) et les Capitelles, un rosé, là encore dominé par le Mourvèdre fermenté en partie dans du bois, destiné à la gastronomie et apte à la garde. Etonnant, pas du tout marqué par le bois, seulement doté de plus de souffle et de complexité, et pour tout dire délicieux.





Second coup de coeur de mon escapade parisienne : après un retour raté dans une brasserie que j’aimais près de la Concorde et où nous avons souffert un authentique accueil de brasseur parisien sur l’air de “j’ai pas l’temps et j’te pousse”, j’étais plutôt circonspecte sur les endroits que j’avais réellement envie de revoir au risque d’être si déçue.


